Wessel Ebersohn

La nuit divisée



« Johannesburg était une ville active. Beaucoup de gens s'enrichissaient et beaucoup de gens s'appauvrissaient. D'autres pensaient qu'ils allaient devenir riches, mais ils n'y parviendraient jamais. La montée des Noirs était plus nette ici que dans n'importe quelle ville d'Afrique du Sud et quand ils provoquaient des émeutes, leur colère était plus grande que n'importe où ailleurs. C'était une ville contrastée et extrémiste. Il y avait les ultra-libéraux qui se sentaient presque honteux d'être blancs. Il y avait les racistes les plus violents et les plus désespérés, qui n'hésiteraient pas à tuer pour protéger une position privilégiée. Il y avait les artistes et les conducteurs de trains, les Juifs et les antisémites, les religieuses et les putains, les millionnaires et les déshérités... Yudel adorait ça. Tout ce vaste catalogue de l'expérience et des motivations humaines était là pour lui, pour qu'il l'observe et essaie de la comprendre. »

couverture livre

La société d'Afrique du Sud est à étages : les Noirs tout en bas, noyés malgré la diversité de leurs ethnies dans un magma pauvre qui cherche à s'émanciper. Tout en haut, les privilégiés blancs, souvent libéraux - sans risque de côtoyer les Noirs cependant - et anglophones. Entre les deux, le petit prolétariat blanc et Afrikaneer, raciste et replié sur soi.

« C'étaient les Blancs qui formaient la clientèle de Weizmann, moins privilégiés que la majorité de leurs concitoyens, des travailleurs portant leur part du fardeau de la société, mais qui étaient devenus adultes dans un environnement pas très favorable à la réussite. Ils représentaient ceux qui étaient directement menacés par la poussée des Noirs. Yudel avait souvent entendu leurs pauvres arguments, et dans une certaine mesure il comprenait leurs craintes.
Yudel les avait souvent entendus dire : "Mon grand-père a combattu les Cafres pour ce pays. Et maintenant il faudrait que je m'asseye à côté d'eux dans les bus et dans les trains. Et il faudrait que mes enfants aillent à l'école avec eux. Il n'en est pas question." »

« - Et les gens sur qui il a tiré ? C'étaient des professionnels ?
- De quoi vous causez, monsieur Gordon ? Une bande de gamins, de nègres éméchés ou dans les vaps... Aucun professionnel voudrait avoir quelque chose à voir avec la boutique de Weizmann. »

La loi du pays autorise un citoyen à tuer pour défendre sa propriété. Elle l'autorise même à retenir par la force un cambrioleur en train de s'enfuir. Situation perverse, dont a profité un vieux boutiquier en tuant huit prétendus voleurs en dix ans, sans jamais être inquiété par la justice. Et peu importe si une rumeur affirme que la porte du magasin est ouverte la nuit, lumières éteintes...

Après le huitième meurtre, un policier essaie de faire quelque chose pour empêcher Weizmann de frapper à nouveau. Il l'envoie à Yudel Gordon, un psychologue habitué aux criminels. Yudel découvre un monstre caché sous la respectabilité, et se sent impuissant face à cette évidence : il y aura d'autres crimes.

« "C'est comme les maisons des communistes. Il y a des livres partout." [...] Le mouvement communiste était redouté dans la société dans laquelle ils vivaient. Y étaient associés les quatre-vingt-dix ou cent quatre-vingts jours de garde à vue sans avoir droit au moindre procès, les restrictions de liberté selon le bon plaisir de la police politique, les ordres d'assignation à résidence obligeant la victime à ne pas bouger de sa maison ou de son appartement, les condamnations à la prison... Peu de Sud-Africains souhaitaient se voir associés à de telles mesures. »

Weizmann est un homme angoissé. Angoissé par la ville, les Noirs qui errent dans les rues, les dangers de cambriolage... Tout ce qui est hors des règles est pour lui condamnable. Et sa famille est l'objet de toutes ses attentions, toutes ses inquiétudes. Sous sa carapace d'homme rigide, Weizmann est en fait aux abois.

Yudel Gordon essaie de comprendre son patient. Il veut sinon le guérir de ses phobies, au moins l'empêcher de tuer. Mais que viennent faire là ces deux nervis de la Sécurité, l'interrogeant sur Weizmann, l'accusant presque de communisme ? Ses recherches l'emmènent dans une zone à part, un ghetto noir où les lois sont différentes : Soweto. Un danger particulièrement excitant pour le psychologue.

« Yudel n'avait plus peur. Dans les petites maisons identiques devant lesquelles il passait, avec leurs rideaux de couleurs vives déchirés aux fenêtres et les vieilles voitures défoncées abandonnées dans la cour ou garées devant, vivaient des êtres humains. Ils naissaient là, faisaient leurs premiers pas incertains dans la vie adulte, et là s'engendraient leurs rêves qui flamboyaient dans la réalité ou mouraient la plupart du temps à Soweto. Là étaient construites les maisons d'une communauté humaine très déprimée, ni plus ni moins dangereuse que n'importe quelle communauté n'importe où dans le monde. Il n'était pas surprenant que ces gens soient hostiles à Yudel, mais la pensée qu'ils saisiraient l'occasion de le tuer s'ils le rencontraient se promenant dans leurs rues n'était fondée que sur la terreur collective du groupe auquel il appartenait, et non sur une véritable connaissance de cette communauté. »

D'un monde à l'autre... Sitôt sorti de Soweto, Yudel est contraint de plonger dans l'univers de la Sécurité, des anti-communistes fanatiques, qui tuent, torturent, ont tous les pouvoirs. Autant les Noirs font partie de l'humanité, autant ces hommes sont mentalement malades, sadiques et complexés.

Pas de pitié à attendre de ces policiers, des hommes sûrs d'eux, convaincus qu'ils défendent le peuple afrikaneer contre les Noirs, les communistes qui dominent le monde entier, USA compris...

« La main du policier était restée immobile pendant un moment. Il ne faisait aucun doute qu'il connaissait bien son travail. Il accentuait la pression si lentement qu'il avait toutes les chances d'éviter un évanouissement. La victime était progressivement poussée, tirée lentement, très lentement vers le prochain seuil de la douleur, vers des paliers de terreur dont elle ignorait qu'ils puissent exister. »

« Les dirigeants du Black Social Endeavour ont été dispersés, ils fuient, ils se cachent, essayant de ne pas se faire remarquer, d'échapper à la prison, de rester en vie. »

C'est une descente aux enfers qu'effectue Yudel Gordon, un enfer cloisonné et schizophrène qu'il n'avait jusque là jamais complètement appréhendé : son propre pays.

Autres enquêtes de Yudel Gordon

Le cercle fermé (1990) : Rivages / Noir numéro 249

La capitale fédérale était une ville propre, aseptisée. Vue de l'extérieur, c'était un endroit charmant et agréable, adouci par les milliers de jacarandas et l'absence de bidonvilles et d'industrie lourde. Le vice était profondément enfoui, caché sous les apparences de respectabilité insipide que voyaient les visiteurs, tout comme était enfoui le malaise qui imprégnait Pretoria au même titre que toutes les villes d'Afrique du Sud. Celle-ci restait pour l'heure épargnée par la vague de résidents noirs désespérés qui, ces dernières années, étaient venus occuper des immeubles vides resque partout ailleurs.

1985 : la fin du pouvoir blanc approche, mais la terreur se déchaîne sur quiconque essaie de le remettre en cause. Rien d'officiel. Des activistes ou sympathisants de la cause noire se font molester ou assassiner, juste après avoir été placés sous surveillance par la Branche Spéciale de la police... Yudel Gordon va se frotter aux extrémistes afrikaners.

La tuerie d'octobre (2010) : dix ans après la fin de l'apartheid.