Wessel Ebersohn

La tuerie d'octobre



Dix ans après le changement de régime en Afrique du Sud, on aimerait oublier la guerre qui fit rage entre ANC et pouvoir blanc. La loi d'amnistie a permis de calmer les esprits, même si des fanatiques afrikaans l'ont refusée, et du coup croupissent en prison - "résistants", se nomment-ils...
Dans l'autre camp, certains, comme Abigail, essaient d'oublier la perte d'êtres proches lors d'opérations anti-guérilla. Ce n'est pas toujours possible. Des hommes, Blancs ou Noirs, n'ont jamais cessé d'être en guerre, et pas pour des raisons idéologiques : ce sont tout simplement des tueurs.

« Dans une guerre, on ne choisit pas toujours ses armes ni ses méthodes. Nous avons utilisé une foule de gens à l'époque dont nous aimerions nous débarrasser maintenant, mais c'est impossible. Ils ont combattu vaillamment à nos côtés, nous ne pouvons pas les jeter comme de simples objets. Aujourd'hui, nous avons d'anciens tueurs qui occupent des postes à responsabilité, y compris dans les rangs de la police. Certains d'entre eux ont causé la mort de civils dans des opérations que les dirigeants n'approuvaient pas. Mais la masse populaire et les autres militants les considèrent comme des héros. »

« C'est un drôle de bonhomme, avec une tignasse blanche, les épaules voûtées. On ne peut jamais prévoir ce qu'il va faire. »

Yudel Gordon : choisir un héros blanc et juif représente un délibéré pas de côté, que ce soit à l'époque de l'apartheid, ou maintenant sous l'ANC. Yudel sert les deux régimes, avec une période transitoire d'ostracisation. Il représente le minoritaire par excellence, celui qui a une conscience toute personnelle de ce qu'est un être humain ; il est le poil à gratter de tous les pouvoirs.

« Yudel savait que bien des gens, peut-être la majorité, se seraient moqués de son avis. Après tout, n'avait-il pas collaboré avec les services pénitenciaires durant les années de l'apartheid ? En vérité, ses actes et les liens qu'il entretenait avec diverses personnes lui interdisaient l'accès à toute promotion, néanmoins, il n'avait pas démissionné. Il s'était élevé pour dénoncer les châtiments et les sévices infligés par la police de sécurité, y compris dans les prisons. Se battant même, en vain, afin d'obtenir l'arrestation d'un policier gradé coupable de viol et de meurtre. Il était demeuré au service du département, malgré l'échec de ses tentatives, en se disant qu'il accomplissait une bonne action. Un choix que tout le monde n'approuvait pas. »

L'apartheid a disparu en 1994, mais il en reste des traces en Afrique du Sud, parfois en négatif. Passe encore qu'un principe d'égalité tant raciale que sexuelle pousse les carrières des Noirs et, parfois au grand dam des hommes, de certaines femmes compétentes. Mais les Blancs riches n'ont pas l'intention de lâcher leur pouvoir. Ils se coulent dans les nouvelles lois, font risette au gouvernement de l'ANC, et trouvent des prête-nom noirs pour continuer leurs affaires.

« Je ne sais pas pourquoi nous nous croyions en sécurité. La maison ne se trouvait qu'à cinq kilomètres de la frontière, à vol d'oiseau. Quand j'y repense maintenant, cela me paraît tellement naïf. Il était fou de s'imaginer que le régime de l'apartheid respecterait les frontières d'un territoire insignifiant comme le Lesotho. »

Tous les 22 octobre, quelqu'un meurt. Ces dernières années, toute une escouade d'anciens militaires de l'apartheid y est passée. L'un des derniers survivants appelle au secours Abigail Bukala, qu'il a sauvée vingt ans auparavant. Le suspect le plus logique est un autre guerrier, blanc, mais héros de l'ANC ; un de ces hommes de l'ombre, psychopathes utiles, dont le pouvoir actuel ne sait que faire.

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« L'inactivité n'avait jamais pesé à Yudel. C'était en lui-même qu'il cherchait la clé, dans une quête qui ne nécessitait aucune stimulation extérieure, aucune action, tant que ses pensées ne l'avaient pas guidé dns la direction qu'il devait suivre. »