Ian Manook

Yeruldelgger



Yeruldelgger est en colère. Perdu. Désaxé. Il n'est plus qu'une boule d'instincts meurtriers dans un cors de flic - et peut-être plus pour longtemps, sa hiérarchie envisageant de le virer suite à ses nombreuses insolences et violences. Pourquoi est-il ainsi ? Parce que sa petite fille a été enlevée puis tuée voici quelques années, parce qu'il n'a su ni arrêter une enquête alors, ni exercer la moindre vengeance depuis.

Le marché, comme deux ou trois autres à Oulan-Bator, n'était qu'un alignement de conteneurs transformés en échopens aveugles. Au petit matin, les marchands ouvraient les lourdes portes métalliques sur des débordements de quincaillerie, d'épicerie, de solderie. Certains cachaient à l'intérieur des cantines à kébab, des boucheries, des laiteries. D'autres tenaient salon de coiffure. Et le soir chaque boutiquier refermait sa lourde porte et le marché redevenait un entrepôt sombre et silencieux.

La Mongolie d'après la guerre froide est une mine à ciel ouvert. On y trouve tous les minerais, les terres rares nécessaires aux nouvelles technologies. Pas étonnant que la corruption fasse rage, alimentée par les capitaux russes, chinois, coréens... Yeruldelgger enquête justement sur des affaires de ce genre : achats de terres, Chinois massacrés dans leur usine, Coréens venus faire la fête et provoquant des désastres sur leur passage. Au cœur du système, ironie du sort : son beau-père.

De temps en temps les traces des voitures s'égaillaient en éventail et il choisissait comme un pisteur celle à suivre pour éviter de casser un essieu dans un trou ou de verser dans une ravine à sec. Il pouvait s'éloigner de plusieurs centaines de mètres de la piste principale, surveillant du coin de l'œil le long panache de poussière jaune d'un autre véhicule qui avait choisi d'autres traces au loin. Puis toutes les traces convergeaient à nouveau vers la piste et il se retrouvait à poursuivre sans ralentir la même voiture à travers un nuage de terre rouge.

- Tu sais, grand-mère, pour ce que tu m'as dit tout à l'heure, les beuveries des Coréens et leur manque de respect envers vous, rassure-toi : ce soir ils ne vous toucheront pas, et demain ils seront partis !
- Ecoute, tu es sûrement fort et courageux, mon garçon, mais ils sont une vingtaine, l'esprit ravagé par la vodka, et en conquérants sur une terre qu'ils considèrent occupée par des sauvages incapables. En plus nous sommes incluses dans le prix que quelqu'un a payé pour qu'ils s'amusent.

L'héritage mongol. Celui que le stalinisme a failli détruire. Les steppes, les chevauchées sauvages, les traditions chamaniques, l'accueil du voyageur, le respect des anciens. Tout cela imprègne Yeruldelgger. Mais le côté sombre de cet héritage ne peut être oublié : la vengeance, la sauvagerie, le meurtre.

Quatre villes s'ignorent, se concurrencent, s'affrontent. Au même endroit : Oulan-Bator. La première est en train de disparaître ; c'est la ville soviétique : immeubles staliniens, gigantesques barres d'habitations qui ont servi à sédentariser les nomades des steppes, à leur faire oublier leur culture. Elle tombe en ruines mais abrite une bonne part de la population. La concurrence la ville moderne, faite de gratte-ciel et de bâtiments arachnéens, symboles du futur. Dans les interstices, les jardins, les terrains vagues, se réinstallent les yourtes mongoles longtemps interdites ; certains y retrouvent des racines. Et puis restent les sans-abri, qui se réfugient, l'hiver, dans le souterrain tentaculaire des canalisations de chauffage collectif. Un problème qui ne pourra être ignoré longtemps.


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