Thomas H. Cook

Les rues de feu



« Ca durait depuis des jours et des jours et tout le monde était à bout. Les manifestations s'étaient succédé sans relâche, et les choses n'avaient cessé de se durcir. Dans un premier temps, il avait été question de s'y prendre avec King comme l'avait fait la police d'Albany en Géorgie : "remplir les taules, bien sûr", selon les propres termes de Luther, "mais poliment". Cette approche avait d'abord séduit pas mal de monde au commissariat central, mais avec le temps, le meilleur de cette idée avait disparu sous un noir nuage de fatigue et de colère qui ne cessait d'épaissir. Les sit-in dans les cafétérias ségrégationnistes des grands magasins et les défilés de masse en plein coeur du quartier des affaires avaient transformé la ville en zone d'émeute. »

En mai 1963, Birmingham est secouée par les manifestations antiségrégationnistes, dirigées par Martin Luther King. Les Noirs luttent pour que cesse le régime d'apartheid des U.S.A. : bus et bars interdits aux "gens de couleur", écoles pour Blancs et écoles pour Noirs, travaux dégradants...

La police de la ville est aux abois. Il faut couvrir les manifestations, coffrer le plus de Noirs possible, éviter les émeutes, une éventuelle révolution... On fait venir des renforts de la campagne, on envisage même d'armer une milice. En face, des femmes et des enfants défilent sans aucune violence.

Quatre types de population

- Les ouvriers, blancs, qui bossent en trois-huits dans les usines : acieries ou fabriques de caoutchouc. une vie dure, fatigante.

- Les Noirs : ouvriers aussi, ou vivant de petits boulots, domestiques... Les mêmes difficultés que les Blancs pauvres, décuplées par leur couleur.

- Les riches, bien au-dessus de tout ça, qui ne connaissent même pas le nom de famille de leur domestique noir, et le virent s'il semble d'accord avec Martin Luther King.

- Au milieu : les flics, défendant les derniers contre les seconds et faisant passer un trompeur message de danger aux premiers, histoire qu'ils se tiennent tranquilles en haïssant toujours leurs semblables. Lesquels paraissent différents, mais revendiquent simplement les mêmes droits qu'eux.

« Les rues qui donnaient dans la Quatrième avenue étaient aussi désertes que les abords du commissariat central. En descendant de voiture, Ben ne vit que des impasses vides et des magasins barricadés. Quant à l'avenue, elle était égale à elle-même. A l'extrémité nord du Kelly Ingram Park, une interminable file de voitures de pompiers s'étirait comme une longue touche de peinture rouge posée au milieu des arbres immobiles et des immeubles déserts. Les équipages se tenaient en petits groupes à côté de leurs machines. A quelque distance, les lignes grises des rangs de gendarmes barraient l'avenue et les rues perpendiculaires. Des groupes de policiers municipaux circulaient parmi eux, passant d'un poste à l'autre avec nervosité. »

Dans ce grand chambardement, une fillette noire est retrouvée, violée et abattue d'une balle dans la tête. Les politiciens veulent au moins montrer de l'intérêt pour cette affaire - qui serait en temps normal immédiatement classée. Il ne faut pas être accusé de racisme avec toute la population noire dans la rue !

Ben Wellman a vu le cadavre de la petite fille. Il sait qu'on ne lui demande qu'une enquête de surface. Mais il veut trouver le coupable, Blanc ou Noir. Il va aussi découvrir tout ce qui le sépare de cette partie de l'Amérique qu'il n'a jamais approchée jusque là.

« - Le corps a été retrouvé enterré dans le terrain de sport de la Vingt-troisième.
La course du crayon se ralentit.
- Une noire, précisa Ben.
Le crayon cessa de gratter le papier. McCorkindale leva les yeux.
- Tu veux dire que tu viens me gonfler pour une môme de Bearmatch ? »

« La première pièce était presque totalement remplie par une grande table de billard, et les murs de la seconde étaient entièrement tapissés de flippers. Un assortiment disparate de chaises et de canapés occupait pêle-mêle le centre de la pièce qu'ils se disputaient avec quelques tables àjouer improvisées. Des hommes et des femmes buvaient dans des timbales en carton ou jouaient au flipper, emplissant l'atmosphère enfumée de sonneries et de sifflets. Il sentait leurs regards fixés sur lui en poursuivant sa traversée, contraint de se tailler un chemin à coups de coudes dans une foule de plus en plus dense. »

L'Amérique laborieuse et industrielle

« C'était un quartier paisible principalement habité par des ouvriers des acieries et de l'industrie du caoutchouc et ils étaient trop fatigués en rentrant chez eux pour faire du bruit, comme disait son père. A droite, il voyait la flèche illuminée de l'église Méthodiste, et plus loin la Vulcan's torch qui s'élançait bien haut au-dessus de la crête de la Red Mountain. Il aurait presque pu dire qu'il avait grandi dans son ombre, mais le prestige et la majesté qu'elle avait eus à ses yeux étaient érodés. Elle grinçait comme la vieille balancelle métallique, rouillait et tombait en morceaux. »

Entre les Blancs et les Noirs, il y a un fossé. Enorme. Un Blanc ne comprend absolument pas ce que peut vouloir un Noir : pour lui, c'est un animal. Tant qu'il travaille, tout va bien. S'il moufte, alors le passage à tabac n'est pas loin.

Alors, pour éviter que les Noirs bougent, on les encadre par des flics. Ceux qui s'occupent du quartier de Bearmatch sont de deux types. Certains essaient de faire un boulot correct, voire tombent amoureux d'une fille du coin : ils ne font pas long feu. Les autres cognent, arrêtent qui ils veulent, rackettent.

La petite Noire n'intéresse pas grand monde côté Blanc. Mais Ben Wellman apprend peu à peu à entrer dans Bearmatch, et on commence à répondre à ses questions : voyous, chefs de bandes, ou prolétaires. La piste, curieusement, remonte vers une huile et deux flics...

C'est bien plus qu'une petite vie noire qui est en jeu ici. Bien plus que les rancunes raciales de quelques arriérés du Klan. A l'intérieur même de la communauté noire, des esprits malfaisants se sentent menacés par le vent de liberté qui souffle. Ben Wellman a affaire aux derniers maillons de la chaîne esclavagiste.