Ned Crabb

La bouffe est bonne à Fatchakula



C'est un trou perdu nommé Fatchakulla, où les gens se prénomment Oren Jake, Sue Ella, Johnnie Pearl ou... Module Lunaire. On y aime les chats qui logent dans tous les sous-bassements de maisons, et qui ont l'air d'avoir un ADN particulièrement pollué : 6 ou 7 doigts, rayés comme des putois...

On y vit de pêche et de chasse, mais ça n'a rien d'un paradis primitif. Seule culture : les haricots à rames, tous possédés par la même famille à la réputation sulfureuse.

« Les gens de Fatchakulla étaient résolument superstitieux. Si un hibou ululait au mauvais endroit, au muvais moment, c'était signe de mort certaine. On en restait nerveux et inquiet pendant des semaines. Si on se levait du côté gauche avant le chant du coq, on était voué pour la journée aux événements bizarres et aux ennuis. Le côté gauche cessait d'être dangereux après le chant du coq. Le cadre naturel expliquait bien cette espèce de mysticisme. C'était une région de marais, où sinuaient des rivières paresseuses aux flots profonds et opaques. Entre les rivières se dressaient des forêts sombres, inquiétantes, de cyprès, de chênes et de cèdres enchevêtrés de mousse espagnole, dissimulant l'eau fraîche des bayous et des sources qui jaillissaient du creux des rochers pour alimenter les rivières. Les bois abritaient une abondance de cochons sauvages, de daims et de ratons laveurs, mais aussi, à en croire les gens de Fatchakulla, bien d'autres êtres moins palpables. »

« Il n'était pas encore huit heures, et Doc Bobo rentrait chez lui par la Grand-Rue, presque déserte. Le matin, d'habitude, Fatchakulla Springs n'a certes pas l'animation d'un centre urbain important, mais on s'y livre quand même à de multiples allées et venues. Purcell Tatum ouvre son épicerie, Joe Johnson lève les rideaux de fer du garage, des pêcheurs en bottes de caoutchouc montent dans leurs camions pour gagner les embarcadères, des oiseaux chantent, des chiens aboient, des coqs poussent leur cocorico. Mais ce matin-là, l'absence de tout son humain engendrait un climat d'angoisse. »

Des gens à peu près sains à Fatchakulla, il n'y en a guère... Disons le shérif Beemis, son ami Linwood Spivey et Doc Bobo. Ce sont les rares à oser s'aventurer de nuit du côté de la maison Purvis. Ou encore à traquer cet assassin mystérieux qui terrorise la contrée.

« Doc Bobo était le meilleur ami de Linwood, et au fil des années, ils avaient partagé bien des aventures. Il y eut, par exemple, le Cas de la Sacoche Disparue, au cours duquel Linwood découvrit qui s'introduisait chaque nuit dans l'étable de Merle Hamlin pour y traire les vaches; l'Aventure des Verrues Orange, qui aboutit à l'arrestation du braconnier d'alligators le plus redoutable des quatre cantons; enfin, l'Affaire des Agitateurs Extérieurs, où Linwood et Doc Bobo s'illustrèrent en prenant trois hippies du New Jersey en flagrant délit de détournement de fonds fédéraux au Bureau d'Aide Sociale local. »

Un jour, on trouve une tête au milieu du chemin.

Puis une jambe.

quelques jours plus tard, une fesse - de quelqu'un d'autre.

Le tout découpé, déchiré d'horrible façon.

« Le shérif ferma les yeux et grinça des dents. Se trouvant dans sa propre cuisine, avant huit heures du matin, face à un cas probable d'arriération congénitale en pleine crise délirante, il frôlait les limites du supportable. Il dut lutter contre son désir d'étrangler Buford, sentiment déjà bien familier. Il avait souvent rêvé d'étrangler Buford. Cette pensée avait parfois fait naître un sourire sur ses lèvres, ce qui l'effrayait, car c'était un homme foncièrement paisible. »

La police du Comté vient enquêter et patauge dans sa science. Le shérif, Linwood et Doc Bobo enquêtent eux aussi parmi leurs concitoyens, tous plus effrayés les uns que les autres que Willie le Siffleur - le fantôme le plus réputé du canton - vienne les bouffer.

Ils n'ont peut-être pas tort...