Harry Crews

La foire aux serpents



« De mémoire d'homme, les habitants de Mystic avaient toujours connu la foire aux crotales, mais jusqu'à une douzaine d'années auparavant, il ne s'agissait que d'une manifestation locale, qui ne concernait que quelques personnes en ville, quelques fermiers. Un pique-nique, peut-être une course en sac ou un concours du cheval capable de tirer la plus grosse charge, après quoi tout le monde s'égaillait dans les bois voir combien ils pouvaient dénicher de crotales. On mangeait les serpents, on buvait un peu de raide de contrebande et le tour était joué, jusqu'à l'année suivante.
Mais est arrivé le moment où la chasse aux serpents s'est mise à attirer des gens de l'extérieur. »

Bienvenue au camping de Mystic, Géorgie. Cette année, grand luxe : les toilettes chimiques sont à votre disposition. La boutique de Joe Lon vous fournira tout l'alcool que vous voudrez - mais les Noirs doivent rester dehors. Merci de surveiller votre femme, et dites-lui d'être aimable avec le shérif : sinon, il va la boucler en prison. Profitez de la fête et ramenez beaucoup de crotales.

« Ce soir, elle était la favorite pour devenir la Reine des serpents à sonnettes, et à la voir arpenter la scène sur ses chaussures à talons hauts, à voir ses jambes éblouissantes et ses bras pleins, ses seins gonflés et ses hanches rondes, son petit minou frémissant entre ses cuisses qui ne se touchaient jamais, Joe Lon se rendait compte qu'elle n'allait pas laisser des foutaises comme un peu de sang et quelques bagarres l'empêcher d'obtenir ce qu'elle visait depuis qu'elle était en âge de tenir un bâton de majorette. »

Les Noirs

Les Noirs ? Oh, bien, ils n'ont pas grand chose à dire. Ils font bien attention à se tenir à carreaux, en étant bien polis avec les Blancs, et ils évitent soigneusement la fête des serpents. La paye ? Le patron autorise un prélèvement sur le stock de gnôle, donc pas besoin d'argent. Quant aux filles, si elles arrivent à éviter le shérif, tant mieux pour elles. Sinon...

« Son boulot, c'était de faire le nègre. C'est comme ça qu'il voyait les choses. Je suis le nègre. Ça, c'est l'homme blanc. Ça, c'est une route. Ça, c'est Mystic.
C'était comme ça et pas autrement, tant qu'il était près d'un Blanc. Dès l'instant où il n'était pas dans l'entourage d'un Blanc, il cessait d'être un nègre et pensait à plein de trucs, auxquels il ne pensait pas d'ordinaire. Un de ces trucs était de tuer M. Joe Lon. »

« Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? Je suis un adulte père de deux bébés, j'ai une femme et je suis en train de faire le con avec des haltères. Mais merde, qu'est-ce qui cloche avec moi ? »

La tradition, à Mystic, ça se respecte. Le couple phare du lycée, c'est quarterback-cheerleader. Lui carré, grand, bagarreur, perçant les défenses ennemies au football américain, promis aux meilleures équipes universitaires - et invariablement illettré, blessé et se retrouvant bouseux comme son père. Elle ? Oh, ben, majorette, quoi. Bête de sexe, hyper jolie, et s'évadant vers les grandes facs en laisant en plan son étalon de jeunesse.

« Les Pins Bleus était un bâtiment en bois avec un toit en tôle. Plusieurs panneaux publicitaires étaient accrochés au mur, vantant les mérites de Budweiser la Reine des Bières, du tabac à chiquer Redman, Coca-Cola, et annonçaient billards et sandwiches. »

« Duffy Deeter ne ressortit pas immédiatement. Au lieu de ça, deux disques de deux kilos et demi volèrent avant d'atterrir dans la poussière. Puis deux disques de cinq. Puis deux de douze et demi. Au moment où le deuxième jeu de disques de vingt-cinq kilos toucha la poussière, Willard et Joe Lon se remontèrent les burnes, crachèrent et se regardèrent en fronçant les yeux. »

Joe Lon et sa vie. Sa vie foutue. Le passé heureux du temps du foot et de la baise. Sa sœur qui s'est évadée en devenant folle. Son père, pire entraîneur de pitbulls que la terre ait jamais porté. Sa boutique de gnôle pour nègres. Sa femme enlaidie et les petiots qui braillent...