Ace Atkins

Dirty South Rap



Le blues est-il mort ? En tout cas, le centre de la Nouvelle Orléans l'est. Ne restent que bars branchés et attractions pour touristes. Le peuple noir ne vit plus là. Il habite les cités HLM ghettoïsées : Calliope, Magnolia. Et ce n'est plus le blues l'exutoire des pauvres, mais la drogue sous toutes ses formes, et une variété de hip-hop salace, aussi acide que la vie : le Dirty South.

« Calliope nous avala bientôt dans sa succession infinie d'immeubles de trois étages en brique fanée qui donnaient l'impression de se tasser d'épuisement. Les escaliers d'incendie soulignaient chaque bâtiment de leurs volées de marches en forme de V. Certains pendaient, disjoints, tels des membres cassés. Sur une esplanade, vaste étendue de terre pelée qui rappelait une cour de prison, des bennes à ordures déversaient leur contenu. Le long du mur des bâtiments, des panneaux annonçaient COMBATS DE CHIENS INTERDITS. »

Nick Travers est universitaire et détective privé - ça ne vous rappelle rien ? Mais ce privé-là est blanc, et spécialiste du blues. L'affaire que lui confie un vieux copain va le changer des expéditions dans le Vieux Sud à la recherche des musiciens oubliés : Teddy Paris, producteur de Dirty South, a vu un de ses meilleurs poulains se faire arnaquer de 500 000 dollars. Et il en a besoin pour le lendemain, sous peine de mort.

« Je m'étais garé au coin de Charles Street et d'Elysian, près d'un centre de méthadone et d'un restaurant végétarien proposant des tarifs réduits aux couples de même sexe. Quelques années plus tôt, je n'aurais pas pu traverser ce coin-là en voiture, tant les coups de feu et la violence y étaient monnaie courante. Mais depuis, la communauté gay avait envahi le Faubourg Marigny pour le décrasser et se l'approprier. A présent c'était un nouveau changement qui s'emparait de ce quartier historique voisin du Vieux Carré : la boboification. Il était désormais plus branché qu'Uptown et beaucoup trop déluré pour le Vieux Carré. »

ALIAS a quinze ans, ne sait pas lire, n'a pas le permis mais possède une Mercedes et quelques millions de dollars. Ses dents sont refaites en or. D'autres les ont en platine incrusté de diamants. Les filles tombent rien qu'à leur vue. Tout cela, c'est le rap qui le leur a donné. Mais ils ne sont pas tout à fait sortis de la Cité. Leurs producteurs se battent pour les avoir, et quand le fric ne suffit pas, on revient aux bonnes vieilles méthodes de la rue.

« Du rap pulsait dans les haut-parleurs près d'ALIAS, qui se mit à proser à propos de baskets Reebok, de chaussures FUBU et du nirvana qui l'attendait dans des bulles de Cristal. Il fanfaronnait, évoquant une Mercedes, deux Escalade, des filles qui devenaient lascives à force de le fréquenter.
Sa voix était âpre et musicale. Il filait la pelote astucieuse de ses paroles et de ses rimes avec la dextérité d'un jongleur. Je n'y connaissais rien en rap, mais il était manifestement doué. »

« - Mais tu trouves que le platine, les bagnoles, les villas, les nanas, c'est... Comment tu dis ? Du gaspillage ?
- Pourquoi, tu n'es pas de mon avis ?
- Ah, tu comprends toujours pas. C'est la culture de notre monde, tu piges ? Le Black, il veut en reluquer. Il veut te voir claquer du fric, sortir de chez toi en Gucci, en Vuitton et tous ces costards Armani, et que ta femme, elle porte du Versace, de l'or, du platine et des diams. »

L'argent ostensible pour s'affranchir de sa couleur de peau : voilà la raison d'être de tous ces bijoux, de ces voitures de luxe. La reconnaissance passe par là. L'esclavage, l'exploitation historique des Noirs ont été combattus dans les années soixante, mais la misère n'a jamais quitté les ghettos, alors que ceux-ci se déplaçaient de la campagne vers la ville. Une nouvelle culture en a surgi.

« Le Vieux Métairie, c'étaient de nouveaux riches devenus bourgeoisie installée. Des villas cossues et de grosses voitures blotties sous le couvert des chênes. Des rues idylliques bien balisées, où les enfants pouvaient faire du vélo et jouer au ballon entre les rares véhicules venant à passer. Il y avait un country club peint en rose, ainsi qu'une tonne de petits magasins, salons de thé et autres cafés. Une mini-oasis loin du centre-ville. «

Même riche, talentueux comme un rappeur à succès ou un producteur avisé, un Noir reste un Noir pour la vieille bourgeoisie blanche - celle de Métairie par exemple. On peut faire semblant d'être ami, mais à la première occasion, on renvoie le sous-homme à la benne à ordure. ALIAS et Teddy Paris auront bien besoin de Nick Travers pour s'en sortir.