James Lee Burke

Dave Robicheaux



New Iberia, Louisiane. Petite ville du Sud cajun, paisible en dehors de quelques poivrots. Des ambiances tropicales, orages et cyclones fréquents, si près de la "Grande Salée". Et un flic : Dave Robicheaux, adjoint au shérif, propriétaire d'une boutique à appâts, père adoptif à peu près heureux, et membre des Alcooliques Anonymes.

« Pendant l'été, il pleut presque tous les après-midi dans le sud de la Louisiane. Depuis ma galerie, aux environs de quinze heures, on peut observer les nuages qui s'amoncellent, hauts et sombres comme des montagnes, au large sur le Golfe, puis, quelques minutes plus tard, le baromètre se met à dégringoler, l'air, soudain, fraîchit et se charge d'une odeur qui mêle ozone, métal et poissons en train de frayer. Le vent se met alors à souffler du sud et redresse la mousse espagnole accrochée aux cyprès morts du marais, il ploie les typhas du bayou, gonfle et ébouriffe les pacaniers de mon avant-cour; puis un rideau de pluie grise avance au sortir des marécages, traverse les îlots de jacinthes mauves flottant sur les eaux, ma boutique à appâts et son auvent de toile tendu au-dessus du ponton où s'amarrent mes barques de location, et les gouttes d'eau résonnent sur ma galerie avec le bruit des billes à jouer en train de rebondir sur une tôle ondulée. »

« Puis je courus 7 km sur le chemin de terre qui longeait le bayou au milieu des tourbillons de lumière qui perçaient comme panaches de fumée la marquise de chênes et de cyprès en surplomb. Les brêmes étaient encore en chasse au milieu des typhas et des feuilles de nénuphars et il m'arrivait de temps à autre de surprendre, dans la percée ombragée entre deux cyprès, roulant à fleur d'eau, le dos d'une perche à large bouche. »

« Nombre de gens manifestent aujourd'hui une grande passion pour la culture cajun, mais ils n'en connaissent guère les côtés les plus sombres : tous les combats organisés de coqs et de chiens, l'exploitation sexuelle des femmes noires perçue comme allant de soi, une ignorance des problèmes de l'environnement qui avait conduit à l'assèchement et à l'empoisonnement des marais par l'industrie. »

Les problèmes de New Iberia viennent de l'extérieur : "têtes d'huiles" de la mafia de la Nouvelle-Orléans, trafiquants de drogue nicaraguayens ex-somozistes ou colombiens, industriels véreux... Dave Robicheaux ayant ses propres ennuis (restes de ses crises de délirium quand il était alcoolique), ses réactions sont hors normes : son Colt .45 sert assez souvent, même s'il le regrette.

Le monde cajun est pauvre. Ce n'est pas la pauvreté des "petits blancs", les Rednecks, plus au nord. Ici, l'esclavage a certes existé, mais pas si arrogant que dans les autres Etats secessionnistes. Les blancs, les noirs vivent presque côte à côte, puisqu'ayant les mêmes problèmes. Ce qui ne veut pas dire que le racisme, l'ostracisme n'existent pas.

« Au fil des années, j'avais vu les joueurs de l'ombre débarquer en Louisiane du Sud sous une forme ou sous une autre : les compagnies pétrolières et les industries chimiques qui drainaient et polluaient les marais; les promoteurs immobiliers capables de vous transformer des hectares de canne à sucre et de vergers de pacaniers en kilomètres de lotissements aux maisons identiques avec centres commerciaux à l'esthétique d'un réseau d'égouts; et la mafia, qui opérait depuis la Nouvelle-Orléans et vous apportait prostitution, esclavage de blancs, machines à sous, et finalement stupéfiants, et qui avait deux syndicats importants d'ouvriers sous ses ordres.
Ils chassaient sur une réserve à gibier. Ils avaient débarqué dans un pays où les pauvres et les illettrés se comptaient en grand nombre, et dont beaucoup des habitants étaient incapables de parler anglais, un pays où les hommes politiques étaient traditionnellement ineptes et corrompus; ils avaient volé le meilleur du monde cajun dans lequel j'avais grandi, ils l'avaient traité avec cynisme et mépris pour ne nous laisser que boues d'égouts dans les bancs d'huîtres, cités banlieusardes de maisons préfabriquées et la conscience profonde et durable que nous n'avions pratiquement rien fait pour les empêcher. »

La Guerre de Sécession et les Noirs

La Louisiane a fait partie des 13 Etats secessionnistes. Mais le ressentiment anti-Nord n'est pas exacerbé; on ressent plutôt une nostalgie d'un monde perdu, doux et paternaliste. Cependant l'attitude vis-à-vis des Noirs n'a guère changé depuis l'époque de l'esclavage : c'est un sous-prolétariat exploîté, vivant dans des cahutes en bois miséreuses.

Musiciens de Blues et Zydeco

Clifton Chenier (Blues accordéon), Fats Domino, Leadbelly, Hogman Mathew Maxie, Robert Pete Williams (ces trois derniers ont séjourné au pénitencier d'Angola)...
Une chanson emblématique : La jolie Blonde, par Iry Lejeune.

Pénitencier d'Angola

C'est un milieu d'une extrême violence. Les détenus y font des travaux agricoles, sous la surveillance de matons armés qui jadis s'amusaient à les tirer comme des lapins... C'est pourquoi la levée de terre sur le Mississipi sert de dernière demeure à nombre de prisonniers assassinés.

Les détenus les plus dangereux devaient autrefois porter une tenue spéciale et un chapeau de paille teint en rouge. D'où le nom de leur ancien dortoir : Red Hat House, où ils dormaient sans moustiquaires, et qui abrite aujourd'hui la chaise électrique.

Nostalgie, Blues, odeurs de friture et de coquillages, chaleur tropicale et végétation luxuriante... Mais ce n'est pas le Club Med. Les gens sont marqués par le travail sur les plates-formes pétrolières, comme le père de Dave, mort dans une explosion. Les ouvriers se retrouvent au bar, à boire des Jax à long col embuées, en mangeant un sandwich débordant d'huîtres frites. Et les réunions des A.A. permettent de fouiller dans le plus profond des peurs de la société.

« L'intérieur de la salle de billard me donna en partie l'impression de revenir au New Iberia de ma jeunesse, à l'époque où les gens parlaient français plus souvent qu'anglais, où chaque bar possédait machines à sous et jeux de courses de chevaux, où les piaules de Rainbow Avenue restaient ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, lorsque le reste du monde nous était aussi étranger que les Texans qui débarquèrent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec leurs plates-formes et leurs compagnies pétrolières. Un bar d'acajou massif, avec repose-pieds et crachoirs en laiton, courait sur toute la longueur de la pièce ; dans le fond de la salle, on trouvait quatre tables de billard en velours vert que le patron couvrait parfois de toiles cirées sur lesquelles il offrait des gambas gratis, et les vieux jouaient à la bourée et aux dominos sous les ventilateurs à pales de bois suspendus au plafond. »

Robicheaux est le personnage le plus complexe : cajun, catholique, mais aussi flic contaminé par l'extrême violence des psychopathes qu'il combat. Sa nostalgie pour sa jeunesse des années cinquante le rend parfois victime de ses anciens copains ayant tourné mafieux. Mais si on s'attaque à sa famille, il risque de péter les plombs !

Bibliographie

  • Le bagnard (1985) : Rivages/Noir numéro 272 (nouvelles).
  • Prisonniers du ciel (1988) : Rivages/Noir numéro 132.
  • Black Sherry Blues (1989) : Rivages/Noir numéro 159.
  • Une tache sur l'éternité (1992) : Rivages/Noir numéro 293.
  • Dans la brume électrique avec les morts confédérés (1992) : Rivages/Noir numéro 314.
  • Dixie City (1994) : Rivages/Noir numéro 371.
  • Le Brasier de l'ange (1995) : Rivages/Noir numéro 420.
  • Cadillac Juke-Box (1996) : Rivages, 1999.
  • Sunset Limited (1998) : Rivages, 2002.
  • Purple Cane Road (2000) : Rivages, 2005.

» East Main à New Iberia est probablement une des plus belles rues du Vieux Sud, voire du pays tout entier. Elle court parallèle au Bayou Teche et commence à la vieille poste en brique et aux Shadows, la maison d'habitation d'une plantation de 1831 qu'on voit souvent sur les calendriers et dans les films dont l'action se situe dans le Sud avant la guerre de Sécession. Elle se continue par un long couloir sous la ramure de grands chênes verts dont les troncs et le système racinaire sont tellement énormes que la municipalité a depuis longtemps renoncé à contenir leur croissance par le ciment et la brique. Les jardins débordent d'hibiscus et d'azalées flamboyants, d'hortensias, bambous, myrtes en fleurs et treillages couverts de roses, de bugles et de bouquets mauves de glycine. Au crépuscule, la fumée qui s'échappe des ragoûts de crabes et fritures de poissons flotte au-dessus des pelouses et se perd entre les troncs d'arbres tandis que sur l'autre rive du bayou, on entend des accords d'orchestre ou un groupe de gamins en train de jouer au base-ball dans le jardin public. »