James Lee Burke

Dave Robicheaux à la Nouvelle-Orléans



Ah, la Nouvelle-Orléans, patrie des jazz-bands, de Sydney Bechet, des bateaux à aubes sur le Mississipi... Ouais. Pour les touristes. Parce que si vous vous éloignez du Vieux Carré, vous allez subir un vol d'autoradio, puis serez délesté de votre portefeuille sous la menace d'un gros révolver, et gare à l'entôlage par la prostituée du coin de la rue et son mac !

« Le Vieux-Carré a deux populations distinctes, presque deux climats de sensibilités différentes. Tôt le matin, des enfants noirs en uniforme se mettent en rangs pour entrer dans l'école primaire catholique en bordure du jardin public; les paroissiens au sortir de la cathédrale St-Louis prennent café au lait et beignets en lisant le journal aux tables en terrasses du Café du Monde; les rues sont encore fraîches, les toits de tuiles et les murs de stuc pastel des immeubles, zébrés de coulures d'humidité, le fer forgé en volute des balustrades des balcons éclatant de fleurs épanouies; les familles de touristes se font dessiner le portrait par les artistes qui installent leurs chevalets le long de la clôture aux fers en épieu de Jackson Square [...].
Mais lorsqu'arrive la fin de l'après-midi, une faune d'une autre espèce envahit le Carré. Ses membres sont pour la plupart inoffensifs - étudiants, militaires, familles du Middle-West qui essaient d'entrevoir, au-delà des portiers qui font l'article, l'intérieur des boîtes de strip-tease, hommes d'affaires japonais en complets bleu marine, appareils photo en bandoulière, paysans en goguette venus des régions arides du Mississipi. Mais ils ne sont pas seuls, une autre engeance les accompagne --- arnaqueurs, artistes du bonneteau, pickpockets et barons, fourgueurs de coke et de marijuana, racoleuses par écuries entières qui se réservent exclusivement la clientèle des hôtels, et strip-teaseuses qui racolent dans les taxis après deux heures du matin. »

« J'avais toujours adoré le Vieux-Carré, le quartier français. Nombre de gens à la Nouvelle Orléans se plaignaient qu'il fût toujours plein de poivrots, camés irrécupérables, racoleuses, rabatteurs noirs et dégénérés sexuels. C'était vrai, ce qu'ils en disaient, mais je m'en fichais. Le Vieux-Carré avait toujours été comme cela. Jean Lafitte et sa bande de coupe-gorge avaient opéré à partir de la Nouvelle Orléans, de même que James Bowie, qui faisait la contrebande d'esclaves lorsqu'il ne tranchait pas les gens en morceaux avec son poignard meurtrier. En fait, j'avais la conviction que les racoleuses et les poivrots, les voleurs et les maquereaux avaient historiquement plus de droits sur le Carré que le reste d'entre nous. »

C'est là que Dave Robicheaux a accompli la majeure partie de sa carrière de flic, finissant lieutenant du N.O.P.D., copain comme cochon avec son collègue Clete Purcell, et alcoolique anonyme. Il quittera la Nouvelle Orléans après sa première enquête, dans La pluie de néon, où Clete et lui affrontent des trafiquants de drogue d'une violence extrême. Mais il y reviendra régulièrement depuis New Iberia, à la fois pour son travail et par amour de la ville.

« J'avais bouclé des centaines de gens. Nombre d'entre eux avaient fini aux travaux forcés à Angola, quatre hommes étaient passés sur la chaise électrique. Mais je ne pense pas que ma participation à ce que les politiciens appellent "la guerre contre le crime" ait jamais fait véritablement de différence. La Nouvelle Orléans n'est pas aujourd'hui une ville plus sûre qu'à l'époque. Pourquoi ? Les stupéfiants sont une des réponses. Une autre vient peut-être du fait qu'en quatorze années, je n'avais jamais bouclé sous les verrous un seigneur des taudis riche à millions ou un membre du conseil d'aménagement immobilier qui avait des intérêts dans les cinémas pornographiques et les salons de massage. »

La Nouvelle Orléans est finalement une ville schizophrène, entre beauté luxuriante du décor et pauvreté de la société. Les mafias de tout poil pullulent : italiens "têtes d'huile", colombiens, dealers noirs avec leur monopole sur les cités de l'Assistance publique...

Mais c'est quand même un bonheur de manger un maxi-torpille (sandwich avec crevettes, huîtres, laitue, oignons, tomates, sauce piquante) du côté de la cathédrale St-Louis, de déguster des beignets au Café du Monde, ou de prendre le vieux tramway brinquebalant.

« Le marché pétrolier avait touché le fond, l'économie était au plus bas, comme jamais encore depuis la Grande Dépression. Boîtes de carton et sacs poubelles pleins d'ordures s'alignaient sur le trottoir des jours durant, bourdonnant de nuages de mouches ; vagabonds sans logis et clochards cherchaient leur nourriture dans les poubelles sur Canal. Le taux d'homicides en était arrivé à une moyenne d'un meurtre par jour. »

« Les bâtiments à loyer modéré de l'Assistance sociale - le St Bernard, le St Thomas, l'Iberville près de Canal et, le pire de tous, le Desire - s'étalaient à travers la ville, et on y trouvait tout ce que la société humaine peut produire de pire : rats, cafards, inceste, viol, violences sexuelles sur enfants, stupéfiants et gangs sadiques. »

« C'était merveilleux de descendre ainsi l'esplanade, fenêtres ouvertes, sous les arbres, avec le bruit des roues cliquetant sur les rails, le soleil et l'ombre jouant en rythme sur mon bras. A chaque arrêt, Noirs, ouvriers blancs, étudiants attendaient à l'abri des chênes et des palmiers; des adolescents noirs en tricycles offraient esquimaux glacés et cornets de sorbet, et les cafés sur les trottoirs devant les hôtels avaient déjà commencé à se remplir de leurs premiers dîneurs venus souper de bonne heure. »

Bibliographie

  • La Pluie de néon (1987) : Rivages/Noir numéro 293.
  • Une Saison pour la peur (1990) : Rivages/Noir numéro 238.