John Lantigua

Le meilleur des havanes



Little Havana est à peine américain. Américain au sens "blanc, protestant et coincé" du terme. Les gens ont apporté les coutumes de la Grande Ile faute de pouvoir y rester. On parle espagnol, on boit du rhum, on fume le cigare... Lesquels sont fabriqués sur place, par les anciennes familles cigarières exilées.

« Willie roulait le long de Okeechobee Road dans Hialeh, une métropole en expansion encore plus cubaine que Miami. On ne pouvait pas cracher sans que ça retombe sur quelqu'un de La Havane, de Santiago, de Santa Clara ou de quelque autre ville de la grande île. La langue parlée dans les quartiers était l'espagnol de là-bas. Les noms des magasins et les publicités sur les panneaux - des Cafe Cubano aux bodegas et autres bicicletas - étaient en español. Dans les vitrines, les écriteaux "on parle anglais" n'étaient pas rares. »

Les Cubains sont à Miami depuis les années soixante et la révolution castriste. Pour la plupart, ils ont connu la misère, avant de se relancer dans des activités diverses, faisant de Little Havana un véritable patchwork. Certains ont repris les activités traditionnelles de fabrication de cigares, s'associant parfois avec des partenaires américains. D'autres ont préféré faire du trafic de drogue avec les Colombiens.

« L'endroit ne changeait guère. Pour les deux garçons, Willie et Tommy, les cigares avaient symbolisé les mystères de la virilité. Les noms de marques avaient des résonnances romantiques : Montecristo, Hoyo de Monterrey, Flor de Monte Carlo, Partagas et la préférée de son père, Romeo y Julieta. Les boîtes qui les contenaient étaient des oeuvres d'art, filigranées d'or, avec sur les couvercles des illustrations colorées, belles femmes, hommes fringants et puissants, armoiries ou endroits exotiques tropicaux. »

La nostalgie de Cuba tenaille tout le monde. Ils rêvent de la belle époque des années cinquante, des limousines et du luxe dans La Havane. Comme l'embargo sur le régime de Castro interdit la vente de havanes aux USA, les cigariers ont une bonne clientèle, surtout depuis le boom du cigare dans les années 90. Mais certaines familles sont restées en rade, n'arrivant pas à relancer leur activité; elles représentent le passé perdu, comme la noble famille Espada.

« La plupart des clients aux tables de formica étaient de vieux gentlemen cubains portant des panamas hors d'âge et des guayaberas usées, mâchouillant des cigares sombres, peu ragoûtants, et buvant leur expresso dans des tasses en plastique grandes comme des dés à coudre. A deux ou trois de ces tables, ils jouaient aux dominos. »

Willie Cuesta est un ancien flic devenu privé. Le jour, il enquête - quand il a un client. La nuit, il fait le vigile dans la boîte de nuit de son frère. Sa mère vend des charmes et des médecines naturelles dans une petite boutique - ses meilleures clientes demandent un "remontant" pour leur mari vieillissant... Une famille cubaine typique, qui pose bien des problèmes à Alice, l'amoureuse gringa de Willie.

« On était en début de soirée et ils approchaient du bâtiment biscornu de l'Hamilton Hotel, qui hébergeait la Convention du cigare et du fumeur de Floride du Sud. L'Hamilton était une vieille structure dans le style rétro méditerranéen, haute d'une dizaine d'étages, avec une tour d'horloge sur le faîte. Sa peinture rose prenait dans le couchant une teinte incandescente. Les palmiers royaux devant sa façade avaient en quelques décénies atteint leur hauteur maximale et formaient une allée d'honneur magistrale qui conduisait à la porte. Une longue file de voitures de luxe serpentait le long de l'allée depuis la guérite du chasseur. Willie songea que presque toutes les limousines de la ville devaient être là. »

Le temps où chacun pouvait s'offrir un barreau de chaise est révolu. Le fumeur de havanes est désormais membre de la jet-set, amarre son bateau dans une marina privée ultra-protégée, Il dispose de bouées bien rembourrées pour ses croisières, qui lui font des massages de toutes sortes, et plus si gros dollars... Tout cela, parfois, grâce à ses accointances dans le trafic de drogue.

Rien d'étonnant alors que le boom du cigare mette l'eau à la bouche aux requins. Les vrais havanes se vendent une fortune, incitant à les fabriquer ailleurs qu'à Cuba... Mais qui dit contrefaçon dit concurrence déloyale, menaces et morts violentes. Cela commence par deux égorgés dans Miami Nord. Puis la disparition suspecte de Carlos Espada, fils de famille malheureux.

Willie Cuesta enquête pour la famille et pour son vieil ami Cesar, le cigarier.

Le style est assez laborieux et la fin traine en longueur, mais Little Havana vaut le détour.