Charles Willeford

Miami blues



« Miami et sa grande banlieue couvraient une zone cinq fois plus longue que large, formant une étroite bande urbaine allongée qui se serrait contre la côte et la baie, sans la moindre possibilité de s'étendre davantage sinon en construisant des immeubles de plus en plus hauts. Il n'y avait pas la moindre possibilité d'étendre la ville plus avant dans les Everglades avant qu'on ne les ait asséchés, et le front de mer était complètement occupé. Si on voulait échapper aux flics, on ne pouvait le faire qu'en roulant vers le nord ou le sud. Seules deux routes traversaient les Everglades pour aller à Naples et elles pouvaient toutes deux être barrées. En roulant vers le sud, on se ferait finalement rattraper à Key West, et les flics pouvaient facilement vous coincer sur les autoroutes si on partait vers le nord, surtout si on essayait de prendre le Sunshine Parkway. »

Ainsi réfléchit Freddy Frenger, psychopathe tout juste sorti du pénitencier de St Quentin (Californie) et venu se refaire en Floride. A peine débarqué, il tue accidentellement un Hare Krishna, rencontre sa soeur prostituée, et se colle avec elle en "mariage platonique" !

« Notre crétin d'ex-président, Jimmy Carter, a accueilli à bras ouverts cent vingt-cinq mille Cubains en 1980. La plupart d'entre eux étaient des émigrants en situation légale, qui avaient déjà de la famille installée ici, à Miami, mais Castro a aussi ouvert ses prisons et ses asiles d'aliénés et en a profité pour envoyer en même temps vingt-cinq mille criminels endurcis, homosexuels et fous dangereux. Ils ont pris le bateau à Mariel, à Cuba, alors on les appelle les Marielitos. »

Miami n'a pas d'âme. C'est peut-être pourquoi elle attire les cinglés du genre de Frenger, voleur de cartes de crédit, ou Susan Waggoner, vingt ans mais treize d'apparence et d'âge mental. Cette brave fille sort d'un trou paumé nommé Okeechobee, où son frère l'a engrossée, et s'associe avec Freddy parce qu'elle n'a aucun sens de la réalité.

Fraddy Frenger rêve d'une petite maison, d'une petite épouse (Susan ?) qui l'attend en faisant la cuisine... Il partirait le matin au boulot, casserait la gueule à quelques types pour leur piquer leur portefeuille, et rentrerait le soir, une baise et au pieu. Fonctionnaire, quoi.

« --- Qu'est-ce qu'elles font d'autre, les filles mariées d'Okeechobee ?
--- Pas grand chose, les filles avec qui j'allais. Elles ne travaillent pas parce qu'il n'y a pas beaucoup de travail là-haut, faut dire, et leurs maris ne voudraient pas de toute façon. Ca fait mauvais effet, pour un type, si sa femme est obligée de travailler, sauf s'ils font tourner une affaire ensemble ou un truc comme ça et qu'il faut qu'elle lui donne un coup de main, tu vois. Elles vont voir leur mère, elles font les courses au supermarché, ou alors elles vont faire du patin à roulettes à la patinoire de Clewiston. Le week end, il y a des barbecue-parties ou des soirées poissons-frits. Je suppose que les filles mariées de mon âge font les mêmes choses que quand elles allaient à l'école, sauf qu'elles vont avec un seul type, et en général c'est le même type que celui avec qui elles ont couché pendant leurs années d'école, de toute manière. »

Les policiers ne sont guère plus fournis en neurones : Hoke Moseley, sergent de la police de Miami, montre son dentier pour impressionner les suspects ! Tous ces gens sont finalement nostalgiques d'une petite vie pépère, sans surprise, mais qu'ils sont profondément incapables de mener...

« C'était très différent quand Hoke était encore marié. Quatre ou cinq couples se réunissaient autour d'un barbecue et de bouteilles de bière. Ensuite, après avoir mangé, les femmes allaient toutes au salon pour raconter combien leurs accouchements avaient été difficiles, et les hommes s'installaient à la cuisine pour jouer au poker. Les grands enfants regardaient la télé, et on couchait les plus petits dans la chambre. C'était cela la vraie vie de Floride avant, mais maintenant toutes les familles blanches partaient. »

Ben c'est pas pour dire, mais entre les Cubains trafficants de drogue, les maquereaux ex-Somozistes, et les natifs du cru du style de Frenger ou de Susan, c'est difficile de comprendre pourquoi tous les retraités des U.S.A. vont en Floride !