Joe R. Lansdale

Hap Collins et Leonard Pine



Hap Collins, c'est le Blanc. Leonard Pine, c'est le Noir. Le premier est hétéro. Le second, gay. Qualifications : néant. Emplois : temporaires, du style travail saisonnier dans les plantations de roses de l'est du Texas. Revenus : tout aussi aléatoires. Ils sont copains comme cochons, et partagent tous les coups foireux de la vie.

« Du coup, je passai carrément du cafard à la déprime, et je repensai aux échecs de mon existence. Je dus reconnaître qu'il y en avait pas mal et je me demandai ce qui pourrait bien encore m'arriver d'ici dix ans - j'aurais alors cinquante-cinq ans.
Ouais, je foutrais quoi, alors ?
Toujours à traîner dans les champs ?
Qu'est-ce que je savais faire d'autre ? »

« La maison d'Oncle Chester était située dans le "quartier noir de LaBorde" pour les uns, la "ville nègre" pour d'autres et la "banlieue est" pour le reste.
Le coin était encore en assez bon état dix ans auparavant car il se trouvait à la limite des habitations des Blancs. Mais quand ceux-ci s'étaient déplacés vers l'ouest, il n'avait pas tardé à tomber en ruine et désormais les édiles délaissaient son entretien au profit des zones urbaines où se concentraient argent et pouvoir, chez ces salauds de rupins de visages pâles... »

Il y a deux Texas. Celui des champs et celui des villes. Et il y a deux Texas des viles : celui des riches, aseptisé et blanc; et celui des pauvres, avec maisons en ruines, chômage et drogue. Rajoutons la contradiction éternelle des Américains : les pauvres sont coupables de l'être, de vivre de l'aide sociale, d'avoir perdu toute dignité et toute envie de travailler. Et les riches sont coupables d'exploiter les pauvres...

L'avantage d'être deux, pour Hap et Leonard, c'est qu'ils se soutiennent. À coups de discussions philosophiques ou psychologiques, ils refont le monde, analysent les pépins du jour. La religion les fait profondément caguer. Cependant, malgré leur air à la coule et leur vie en marge, pas de compromis sur les principes : les dealers, les assassins les font voir rouge. Et la castagne ne leur fait pas peur. Le karaté est là pour les aider.

« - A moins que tu sois paralysé des jambes ou que tu sois vraiment dans la panade, t'as aucune excuse pour accepter ce fric.
- Tu dis que ça va mal parce que c'est le quartier black de la ville où le Blanc abandonne les Noirs dans leur ghetto, et la seconde suivante tu prétends que c'est la faute des Noirs ! C'est l'un ou l'autre.
- Bien sûr que non, Hap. Les deux sont possibles.
[...]
Je me tus et ruminai tout ça un moment. Y avait une certaine vérité dans ce que racontait Leonard, mais en dernière analyse, je ne connaissais personne de plus odieux et suffisant qu'un self-made-man. Ni personne de plus admirable, d'ailleurs... »

Rencontres

Un flic honnête et noir, dont la couleur fait débander le chef de la police de LaBorde.

Une mémé pesant 45 kg déambulateur compris, cuisinière d'excellentes tartes, et dont le mur de la cuisine est tapissé des photos des gens qu'elle a aimés.

Un pasteur baptiste "primitif" lançant l'anathème sur tous les pécheurs du monde, et en premier lieu sur les homosexuels (Leonard est enchanté de la rencontre !)

Le chef de la police de Grovetown, bouseux et raciste, la couille gauche comme un melon, mais foncièrement honnête.

« À la fin d'un de ces rapports, on peut lire : "Un nègre de moins, ça ne dérange personne..." C'était il y a dix ans exactement. On assimile lentement le concept des droits civiques, par ici. Du moins chez les représentants de la loi. »

Quelques titres

  • L'arbre à bouteilles (1994; Folio Policier numéro 352) : la barraque à retaper n'est pas le seul héritage laissé à Leonard par l'oncle Chester. Un petit cadavre attend sous la maison, et une enquête sur des disparitions de mômes des rues occupe bientôt le tandem.
  • Le mambo des deux ours (1995; Série Noire 2592) : l'ex-petite amis de Hap disparaît dans un coin paradisiaque : Grovetown, où les Droits Civiques n'ont pas encore été publiés. Le bon Noir y est un Noir esclave, ou mort. Leonard et Hap contre le Klan !

« On était à la frontière du Big Thicket, l'une des grandes forêts des Etats-Unis, tout le contraire de la vision que la TV et le cinéma donnaient du Texas. Les exploitants de pâte à papier et les compagnies forestières en avaient certainement salopé une bonne part, comme partout dans cet État, mais il restait encore beaucoup d'arbres. Pour le moment. »

« Les Blacks ne viennent en ville que lorsqu'ils y sont obligés - pour les courses, ou faire le plein de leur bagnole. Les trucs de première nécessité, tu vois. Et quand ils croisent un Blanc, ils descendent du trottoir et ils prennent la position du Rastors. Tout sourire et tête baissée. C'est ce qu'on attend d'eux, et c'est ce qu'ils savent faire. Dans le cas contraire, le Klan - enfin, une de ses branches qui s'est autoproclamée "Les Chevaliers Suprêmes de l'Ordre Caucasien", ou une connerie du même accabit - décide que tel ou tel Black est arrogant et il lui tombe dessus. »

Texas des conflits, du communautarisme et de l'individualisme. Texas pauvre. Texas de la liberté de port d'arme. Mais on y voit quelques belles consciences qui essaient de survivre malgré toutes les agressions.