Manuel Vásquez Montalbán

Pepe Carvalho



Pepe Carvalho, âme de Barcelone, le privé gourmet, ex-agent de la C.I.A., ex-membre du Parti Communiste, grand brûleur de livres devant l'éternel ! Ses enquêtes sont autant d'impasses, autant d'examens cliniques de la société catalane post-franquiste. Quant à ses recettes, elles vous feraient presque lâcher le livre pour se précipiter à la cuisine !

Barcelone, capitale de la Catalogne : pas l'Espagne, plutôt un monde à part, avec son petit peuple travailleur et sa grande bourgeoisie. Une ville multiple, vivante, où les marchés, les artisans, les quartiers à putes s'interpénètrent comme les couleurs d'une mozaïque.

« Pour passer le temps il flâna tout l'après-midi dans le vieux quartier d'artisans qui entoure le Borne, labyrinthe d'antiques ruelles tantôt sombres, tantôt baignées d'une lumière voilée caressant les pierres grises. Corniches rongées des maisons, sisymbre croissant dans les moindres fissures où les grès usés par l'érosion offrent des mellosités où viennent s'accrocher les racines, écussons armoriés au-dessus des portails, silence rompu seulement par les efforts de manutentionnaires, dans les entrepôts, ou par le tintement de lointains outils, échappé de porches entrouverts sur de profonds ateliers qu'éclairent des ampoules de vingt-cinq Watts, ampoules aveuglées par les chiures de mouches et une couche de poussière sans âge. »

« ... monter jusqu'au début des Ramblas et les descendre à cette heure où la fraîcheur du soir repeuple la promenade centrale de passants et d'êtres contemplatifs, assis sur leurs chaises pliantes installées sous les platanes, qui font de leurs semblables un inépuisable spectacle. »

« Carvalho aimait cette promenade comme il aimait sa vie, parce qu'elle lui semblait irremplaçable. »

L'artère vitale de Barcelone : les Ramblas, dans les quartiers chauds, entre le port et la place de Catalogne, avec la place Villa-de-Madrid les dominant. Carvalho y a son bureau, son amie Charo son appartement-lieu de travail...

Le Barrio Chino, quartier mal famé proche des Ramblas, est comparé aux quartiers populaires construits par les promoteurs, comme San Magin :

« La pauvreté laide du Barrio Chino avait la patine de l'histoire. Elle ne ressemblait en rien à la pauvreté laide et préfabriquée des spéculateurs préfabriqués et préfabriqueurs de quartiers préfabriqués. »



Personnages

Charo Bromure Biscuter Fuster

Compagne épisodique de Carvalho, prostituée indépendante à domicile. Sur les conseils de Pepe, elle s'est constitué une clientelle de vieux et pères de famille, fidèle et routinière.

Indic de Carvalho, cireur de chaussures ridé, sale, contrefait, pestant contre le gouvernement qui administre du bromure en douce à la population pour l'empêcher de satisfaire les jolies filles. Bromure est également fort nostalgique de son temps dans la légion franquiste.

Gérant et ami du détective, et surtout compagnon de banquet. La clé de l'énigme est souvent trouvée lors de ces concours gastronomiques.

Ancien compagnon de prison de Carvalho, lui sert de secrétaire-cuisinier. C'est un avorton blond condamné à la calvitie : « Les ronflements de Biscuter arrivaient depuis le lit de camp que l'avorton dépliait chaque nuit après avoir préparé les grandes lignes de ce qui serait, le lendemain, le festin-surprise de Carvalho. »

« Il gravit deux à deux les marches de bois de la vieille maison jadis maison close de Madame Petula, aujourd'hui niche compartimentée de bureaux d'affaires de seconde zone : fabricants d'eau de Cologne à gogo, avocat de pseudo-gratteurs de guitare et de menu fretin, un gérant, un journaliste désireux de se perdre dans les bas-fonds du Barrio Chino pour écrire un roman sur le réalisme urbain, une vieille pédicure, une modiste, un mini-salon de coiffure pour clients fidèles depuis la grande Exposition de 1929, quelques studios habités par des joueurs de pelote du fronton Colon et des garçons de l'ensemble Barcelona By Night. Le bureau de Carvalho était un petit appartement d'environ 30 mètres carrés : le bureau, lui-même verdâtre, pourvu d'un mobilier ad hoc datant des années 40; une petite cuisine avec réfrigérateur et des toilettes. Pour entretenir l'ensemble il y avait Biscuter, ex-compagnon de prison de Carvalho. »



Politique et société

Le passé complexe de Pepe Carvalho le place en observateur désabusé et cynique de la société catalane, juste après la mort de Franco. Les bouleversements s'enchaînent rapidement, à l'image des films de Pedro Almodover : libéralisation des moeurs, mais aussi de l'économie, après un temps de réadaptation.

« Il avait décidé depuis longtemps que sa vie ne serait qu'un passage, de l'enfance à la vieillesse, son destin à lui, qu'il ne pouvait partager avec personne, que personne ne vivrait à sa place, pas mieux, pas pire qu'autre chose. »

« Carvalho fit l'expérience bien connue de la nervosité devant le poste de police rue Layetana. De cette boîte il ne gardait que de mauvais souvenirs, et on aurait beau lui faire un nettoyage démocratique, ça resterait le sombre château de la répression. »

Le complexe de Stockholm frappe tout le monde en 1976 : Bromure, ainsi que beaucoup de petites gens, regrette les repères donnés par le régime dictatorial. La "pagaille" ambiante les choque. Quant aux militants de gauche, ils se rappellent les persécutions, les tortures policières.

La comparaison entre riches et pauvres est frappante (surtout dans Les Mers du sud). Malgré peur du communisme, la toute-puissance des grands bourgeois, leurs réseaux leur permettent de s'adapter : du conservatisme à l'ultra-libéralisme ! Le foisonnement des groupes de gauche ne les inquiète guère.

Carvalho les a pour clients, question d'argent. Cela ne veut pas dire qu'il obéit à leurs quatre volontés.



Pepe cuisinier

Quand Pepe rentre dans sa maison de Vallvidrera, dans les collines dominant la ville, son premier geste est de choisir un livre pour allumer le feu.

« Très vite, le ventre entre en guerre avec le cerveau et comme toujours dans ce genre de conflit l'intelligence pratique l'emporte sur l'intelligence théorique. La langue agit comme intermédiaire entre l'esprit et la chair et ménage l'alliance entre les deux parties avec l'aisance d'une entremetteuse diplômée. »

« J'allume mes flambées avec des livres transcendentaux. Plus ils veulent être transcendentaux et plus ils sont coupables. Ils sont sûrement arrivés à tromper quelqu'un. »

Puis il se met à cuisiner, longuement, même en pleine nuit. Si la recette ci-dessous ne vous met pas l'eau à la bouche, sortez de ce site immédiatement !

« Se mettre à cuisiner un salmis de canard à une heure du matin est une des plus jolies folies que peut commettre un être humain qui n'est pas fou. On fait griller le jeune canard au four, il élimine sa graisse comme lors d'une cure d'amaigrissement et de bronzage. Pendant ce temps, dans une casserole Carvalho faisait fondre quelques dés de lard, il y plongeait l'oignon et les champignons, et ajoutait ensuite le vin blanc, le sel, le poivre et un petit morceau de truffe. [...]
Le canard était grillé. Carvalho sépara les cuisses, les filets, les ailes, il coupa en menus morceaux les chairs restantes et les viscères délicats. Il ajouta ce hachis au jus qu'avait donné le canard, ainsi qu'une poignée d'olives dénoyautées. après avoir lié le hachis il le mélangea aux dés de lard, aux champignons et au morceau de truffe en y adjoignant une cuillerée de chapelure.
Il laissa cuire ce mélange quelques minutes et le versa sur le canard disposé dans un récipient. L'animal dépecé s'imprégna d'arôme grâce à la sauce et il retint sur sa peau grillée toute une géographie de champignons, lards, olives, mie de pain et hachis. Il le remit cinq minutes sur le feu et le fit gratiner au four cinq autres minutes. »



Bibliographie (entre autres)