Léo Malet

Les rats de Montsouris



« C'était un de ces bustes qui servent dans les boutiques de lingerie, à présenter des soutiens-gorge, mais qu'une imagination délirante avait transformé en l'objet poétique le plus étonnant qui se puisse rêver, une sorte d'insolte épave, de tronçon de sirène, on ne savait quelle hallucinante figure de proue de quel vaisseau fantôme, caressée par les algues visqueuses et où seraient venus se poser, comme des baisers solidifiés, des coquillages rugueux et polychromes. »

Le quatorzième arrondissement a abrité Prévert et Malet lui-même, c'est peut-être pourquoi flotte dans Les rats de Montsouris cette atmosphère surréaliste. Ainsi plane sur l'intrigue cette statue, et les poèmes que composent un aliéné de Sainte-Anne...

« Pour la beauté du buste, les dents des huîtres, la bave d'or des escargots les seins mangés dévorés digérés ô mon cadavre de la plage... »

Pourtant les débuts ne sont pas reluisants : bouge crasseux et bicoque branlante, dans la rue Blottière, où se cachent un rat et une souris.

« Quelque chose jurait, en elle, Je n'aurais sû dire quoi. Peut-être un reste d'élégance. Un tout petit reste. Fin et ténu, fragile comme un serment d'amour. Je ressentais l'impression bizarre, - onirique -, de me trouver en présence d'un fantôme qui se serait trompé de château hanté. »

Mais les coquettes villas d'artistes du parc Montsouris sont plus riantes. Au point d'attirer des cambrioleurs étrangement spécialisés dans les caves. Et malgré le soleil, les environs champêtres du chemin de fer de Ceinture glacent le sang quand le rouge est mis.

« J'arrêtai la voiture au bout de la rue des Arbustes, quasiment contre le portail de bois peint en gris, sorte d'entrée des artistes de l'hôpital Broussais, et le long de la barrière de ciment interdisant à tous véhicules l'accès de la passerelle qui, par dessus l'ancienne ligne de Ceinture, relie la rue des Arbustes à la villa des Camélias.
Le passage était tel que le représentait la photo en ma possession. Agreste et pittoresque, et étonnamment tranquille. On ne se serait jamais cru si près d'artères à grande circulation comme le boulevard Brune et les rues Didot et de Vanves.[...]
Entre les talus en pente raide, herbeux et plantés d'arbres touffus élevant leurs branches haut vers le ciel, la double rangée de rails luisants courait sur son lit de cailloux. A quelque cent mètres de part et d'autre de la passerelle, elle disparaissait sous un tunnel. »

« Les galeries se répétaient à l'infini, toutes semblables, leurs voûtes pesantes se reflétant dans l'eau où baignaient leurs piliers. Cette masse liquide aux tons verts, limpide et d'un calme impressionnant, perfide, froide et lisse, donnait l'impression de quelque chose de solide et de compact. Il ne semblait pas qu'on eût le droit d'élever la voix, en ce lieu ; le chuchotement paraissait de rigueur, sinon le silence. Le moindre son se répercutait et allait mourir comme une plainte dans l'ombre des piliers dont on devinait, là-bas, très loin, la perspective, aux frontières d'on ne savait quel empire de fantômes. »

Après le soleil de l'été, le finale de cet envoûtant roman est digne de Fantômas, dans les profondeurs du réservoir de Montsouris.