Janwillem Van de Wetering

De Gier et Grijpstra



Le sergent-détective de Gier et l'adjudant-détective Grijpstra parcourent les rues et canaux d'Amsterdam dans leur Volkswagen rouillée, philosophant à la petite semaine et traquant les criminels de tout poil. De Gier est séduisant et célibataire (il vit en ménage avec son chat). Grijpstra est bedonnant et malheureux en ménage. Ces deux rigolos pseudo-naïfs sont des spécialistes des interrogatoires hallucinés, demandant sérieusement à un suspect s'il est fou...

« - Le vol, c'est une main qui s'insinue de l'extérieur, corrigea de Gier, et la main est reliée à un visage masqué dissimulé sous une casquette. Ce que nous avons ici, c'est autre chose --- détournement de fonds, selon moi. Un employé file avec l'argent qu'on lui a confié. Le détournement est pire que le vol, car il est déplaisant et hypocrite. Il se place donc plus haut sur notre liste. »

« La sirène de la minuscule Volkwagen cabossée lança un son perçant et triste entre les arbres dénudés de l'Amsterdam Forest, le plus grand parc de la ville, situé à sa lisière septentrionnale : plusieurs hectares de saules, de peupliers et d'aulnes qui poussaient sauvagement, entourant des bassins et bordant des sentiers. Les allées étaient réservées aux piétons et aux cyclistes, mais la Volkswagen avait ignoré les nombreux panneaux de passage interdit, en toute légalité, le véhicule appartenant à la Police Municipale, et plus particulièrement au Criminal Investigation Department ou Brigade Criminelle. Elle semblait cependant perdue et son mugissement paraissait défensif. »

« Il regarda par la fenêtre. En bas, le Lijnbaansgracht était encore plus sale que d'habitude. Il dénombra trois sacs de plastique contenant des ordures ménagères, un matelas, deux chaises et d'autres innommables saloperies que le courant emportait lentement. »

Amsterdam n'apparaît pas tellement touristique dans les aventures des deux policiers de la Brigade Criminelle. Les canaux sont là, évidemment, de même que les vieilles maisons; mais le côté sordide prend le dessus.

« La porte d'entrée était ancienne et témoignait d'une splendeur passée. Un marchand, gentilhomme distingué, avait fait construire la maison au XVIIe siècle. Il importait d'Afrique et d'Extrême-Orient les bois les plus rares qu'il entreposait dans les trois premiers étages de cette demeure très élevée. Lui-même s'était réservé les trois étages supérieurs pour y vivre; il avait ainsi une vue générale du port et pouvait contempler à loisir les piles de bois de charpente qu'il stockait dehors. »

« Il continua de ruminer cette pensée tout en marchant sous les aulnes qui lui répondaient en faisant bruire leur feuillage dans la douce brise chaude. Des canards qui espéraient qu'on allait leur donner à manger et leur faire la causette, suivaient en pagayant furieusement des palmes dans le canal. »

« Le centre de la ville était rempli de types comme lui. Des garçons pas très intelligents, pleins de bonne volonté et qui n'arrivaient pas à s'adapter à la réalité. Ils étaient contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre, évoluant dans un monde fragile, à deux dimensions et où ils étaient sûrs de ne trouver aucune réponse. »

On ne peut dire que la mode hippie - sagesse hindoue ait converti Grijpstra et de Gier. Ils n'y voient que petite délinquance et beaucoup de crasse.

« Grijpstra se cramponna au tableau de bord.
- De grâce, sergent, cette Volkswagen est une voiture banalisée. Personne ne sait que nous sommes des policiers. Oh ! Doux Jésus...
- Ce piéton s'en est sorti indemne, j'espère ? s'enquit de Gier en jetant un coup d'oeil dans son rétroviseur. Dis donc, c'est un sportif : le voilà qui grimpe aux arbres. »

N'allez pas croire cependant que ce sont gens bornés et réactionnaires : ces bons vivants foncent dans leur Volks, jouent de la musique en concerts improvisés (Grijpstra à la batterie et de Gier à la flûte), et ne crachent pas sur quelques genièvres en fin de service !

« - Continue de rouler, dit Grijpstra. Je ne veux pas retourner au Q.G. L'immeuble est sinistre au petit matin.
- Où Monsieur désire-t-il que je le conduise ?
- A un café ouvert toute la nuit, au bord d'un canal pittoresque. on pourra y boire du gin et de la bière, et fumer des cigares noirs. Si on se soûle, on laissera la voiture et on rentrera à pied, même si on ne marche pas très droit. »

Suivez ces deux flics le long du canal Kaizergracht, ils vous mèneront dans leur monde déjanté sur un air de Jazz et de sirènes de police.

Quelques titres

  • Le Papou d'Amsterdam (1975) : Rivages/Noir numéro 313.
  • Maria de Curaçao (1976) : Rivages/Noir numéro 331.
  • Le Chat du sergent (nouvelles, 1987) : Rivages/Noir numéro 69.