Sir Arthur Conan Doyle

Sherlock Holmes



« Je n'avais en Angleterre ni parents ni amis : j'étais aussi libre que l'air --- autant, du moins qu'on peut l'être avec un revenu quotidien de neuf shillings et six pence ! Naturellement, je me dirigeai vers Londres, ce grand cloaque où se déversent irrésistiblement tous les flâneurs et tous les paresseux de l'Empire. »

Ainsi pose le décor le docteur Watson, de retour d'Afghanistan. Et il n'a pas encore découvert son étrange colocataire, monsieur Shelock Holmes...

Nous avons retrouvé, en fouillant les poubelles du 221B, Baker Street, ce manuscrit de la main du bon docteur :

Watson se retrouve vite plongé dans le Londres capitale de l'Empire britannique, parcouru de visages exotiques : Indiens et soldats de retour des Indes, tannés par le soleil et hantés d'histoires de trésors et de vengeance. Mariages forcés chez les Mormons. Chercheurs d'or de retour d'Australie. Animaux tropicaux aussi bizarres que dangereux...

Mais les Londonniens, Anglais pâles ou rougeauds, forment aussi une fantastique galerie de portraits. : Lestrade le policier, avec ses yeux de fouine; le commissionnaire ex-segent de marine, bâton à la main, pilote de chaloupe, ingénieur hydraulique... Sans parler de Sherlock Holmes lui-même dans ses multiples déguisements : palefrenier, clergyman, vieille dame, bibliophile, vieux marin asthmatique...

Ce que sait Watson sur Sherlock Holmes

« Tout à coup le trépignement de pas nombreux dans le vestibule puis dans l'escalier s'était fait entendre, mêlé à de très sonores expressions de dégoût de notre logeuse.
--- C'est la section de police secrète de Baker Street, dit gravement mon compagnon.
Au même instant, firent irruption dans notre pièce une demi-douzaine de gamins des rues, le plus sales et les plus déguenillés que j'eusse jamais vus. [...]
--- Il y a davantage à obtenir d'un de ces petits mendiants que d'une douzaine de détectives, dit Holmes. La seule vue d'une personne à l'air officiel coud les lèvres de gens. Ces gosses vont partout, ils entendent tout. Et puis ils sont finauds. Tout ce qui leur manque, c'est l'organisation. »

« Les lampes venaient d'être allumées quand nous passâmes devant Briony Lodge. La maison ressemblait tout à fait à celle que m'avait décrite Holmes, mais les alentouts n'étaient pas aussi déserts que je me l'étais imaginé : ils étaient pleins au contraire d'une animation qu'on n'aurait pas espérée dans la petite rue d'un quartier tranquille. A un angle, il y avait un groupe de pauvres hères qui fumaient et riaient; non loin, un rémouleur avec sa roue, puis deux gardes en flirt avec une nourrice; enfin, plusieurs jeunes gens bien vêtus, cigare aux lèvres, flânaient sur la route. »

Sherlock Holmes connaît si profondément Londres qu'il est capable de simuler l'activité d'une rue ! Tout ça pour tromper Irene Adler, La femme. Il peut aussi identifier tous les types de terrain de la ville --- en ces temps de rues non bitumées !

Mais cessons d'examiner ces braves Anglais pour nous plonger dans l'atmosphère brumeuse de Londres, ce fog dans lequel baignent les histoires de Sherlock Holmes...

« La monotonie des maisons de briques n'était coupée, çà et là, que par les cafés situés aux croisements. Puis apparurent des villas à deux étages, chacune possédant son jardin miniature. et ce fut à nouveau l'interminable alignement de bâtiments neufs et criards qui ressemblaient à des tentacules monstrueux que la ville géante aurait lancés dans la campagne environnante. »

« Nous étions en septembre; la soirée s'annonçait aussi lugubre que le jour. Un brouillard dense et humide imprégnait la grande ville. Des nuages couleur de boue se traînaient misérablement au-dessus des rues bourbeuses. Le long du Strand, les lampadaires n'étaient plus que des points de lumière diffuse et détrempée, jetant une faible lueur circulaire sur le pavé gluant. Il y avait, me semblait-il, quelque chose de fantastique et d'étrange dans cette procession sans fin de visages surgissant un instant pour disparaître ensuite : visages tristes ou heureux, hagards ou satisfaits. Glissant de la morne obscurité à la lumière pour retomber bientôt dans les ténèbres, ils symbolisaient l'humanité entière. »

« J'avais suivi au début la direction dans laquelle nous allions; mais bientôt, le brouillard, la vitesse, et ma connaissance limitée de Londres me firent perdre le fil. Mais Sherlock Holmes suivait notre route. Il murmurait le nom des quartiers et des rues tortueuses que notre voiture dévalait à grand bruit.
--- Rochester Row, dit-il. Maintenant, Vincent Square. Nous arrivons sur la route du pont de Vauxhall. Apparemment, nous nous dirigeons du côté du Surrey. Oui, c'est ce que je pensais. Nous sommes sur le pont, à présent. Vous pouvez apercevoir les reflets du fleuve. »

« Grâce à la lumière tremblotante d'une lampe à huile au-dessus de la porte, je tournai le loquet et pénétrai dans une pièce longue, basse de plafond; la fumée brune de l'opium y stagnait pesante et opaque : des couchettes sur des lattes de bois s'étalaient en étages : on aurait dit le gaillard d'avant d'un bateau d'émigrants.
A travers l'obscurité brumeuse, il était possible de distinguer vaguement des corps étendus dans des positions étranges : épaules arquées, genoux pliés, têtes rejetées en arrière avec un menton qui pointait en l'air. Ici et là un oeil sombre et éteint se posait sur le nouveau venu. Sur l'ombre noire se détachaient de petits cercles rouges dont la lueur était tantôt brillante, tantôt faible, selon que le poison brûlait, croissait ou décroissait dans les fourneaux des pipes. »

« --- Dans Londres il y a beaucoup d'hommes qui, soit par timidité, soit par misanthropie, ne recherchent pas la société. Mais ils n'en sont pas pour autant adversaires des bons fauteuils et des derniers périodiques. C'est pour leur convenance que le Club Diogène a été lancé, et il compte aujourd'hui les hommes les plus insociables et les moins mondains de la capitale. Aucun membre du Club Diogène n'est autorisé à s'intéresser à l'un quelconque de ses collègues. Sauf dans le salon des étrangers, personne n'a le droit de parler sous aucun prétexte; à la troisième infraction, le bavard peut être frappé d'expulsion. Mon frère est l'un des fondateurs du club, dont je trouve l'ambiance très reposante. »




Des bouges, fumeries d'opium des bords de la Tamise --- où des trappes discrètes ont vu plonger bien des objets étranges, vivants ou morts ---, aux cercles compassés comme le Club Diogène où Mycroft Holmes a ses habitudes : une immersion totale dans ce Londres à la fois guindé et populaire, conservateur et exotique.

Couverture collection Bouquins